Un tour dans le monde de Yann Elies

Skippair : Qu’est-ce qui vous intéresse dans la course en solitaire ?

Yann Eliès : Quand je pars en solitaire, je cherche… (réfléchit) à me mesurer aux autres, parce que je suis un compétiteur, et à me mesurer à moi-même. En solitaire, on est seul face aux problèmes, à ses propres qualités, et surtout à ses défauts. Dans ce genre de course, on cherche donc un peu à se mettre en difficulté par rapport à ses points faibles et à repousser ses limites. Quand on se connaît bien, on sait où sont ses propres démons. On cherche donc un peu à les combattre aussi. Dans les moments où ils vont ressurgir, on sait qu’il va falloir être vigilant et veiller au grain.

 

Skippair : Le Vendée Globe est l’une des courses au large les plus dures au monde. Vous allez passer environ trois mois seul en mer. Pas d’escale, pas d’assistance… A quoi bon s’infliger une telle épreuve ?!

Yann Eliès : Plus le défi est immense, plus la satisfaction le sera, elle aussi, à l’arrivée. Il n’y a pas de grande victoire sans adversité ni difficulté. A un moment donné, il faut se déshabiller et se mettre à nu face aux éléments et aux obstacles. C’est vraiment un truc qu’il faut apprendre dans la vie : on ne peut pas aller chercher une grande victoire et de grandes émotions sans adversité. Ce n’est jamais gratuit.

 

Skippair : Vous avez vous-même été directement confronté au danger du Vendée Globe. En 2008, à votre première participation, vous vous êtes grièvement blessé au large de l’Australie et vous avez dû attendre près de deux jours l’arrivée des secours. Comment abordez-vous aujourd’hui votre retour sur une course qui a bien failli vous coûter la vie ?

Yann Eliès : Je me sens assez apaisé au final, parce que huit années se sont écoulées et beaucoup de choses se sont passées. Revenir en 2012 aurait été prématuré. Cet accident aurait été vraiment encore présent. Je me serais lancé dans la course animée d’une envie de revanche par rapport à cet événement-là. Aujourd’hui, je suis un sportif accompli, j’ai remporté trois Solitaire du Figaro [en 2012, 2013 et 2015, ndlr], une transat Jacques-Vabre [en 2013 avec Erwan Leroux, ndlr]. En huit ans, j’ai eu le temps de digérer cet épisode, de le laisser derrière moi et de passer à autre chose. Je suis de nouveau un sportif qui vient chercher la compétition, la confrontation et, si possible, la gagne au bout.

Yann Elies, skipper de Queguiner-Leucemie Espoir. Crédits : Alexis Courcoux
Yann Elies, skipper de Queguiner-Leucemie Espoir. Crédits : Alexis Courcoux


Skippair
: A quoi ressemblera un Vendée Globe réussi pour vous ?

Yann Eliès : C’est surtout un Vendée Globe qui se termine ! On parle tous du podium ou autre, mais ne serait-ce que terminer déjà… Après, troisième, quatrième ou cinquième, je m’en fous, mais finir quoi… On ne peut jamais prévoir les scenarii de la course. Pour moi, l’idéal serait qu’un ou deux foilers [voilier utilisant des dérives latérales appelées foils, ndlr] se battent pour la gagne et nous derrière, on lutterait avec un bateau dit de l’ancienne génération pour la troisième marche du podium. Ce serait un beau scénario.

 

Skippair : Comment votre famille vit votre départ sur le Vendée Globe et les trois mois d’absence qui vont s’ensuivre ?

Yann Eliès : Tout le monde est un peu inquiet, c’est certain, surtout avec ce qui m’est arrivé la dernière fois. Maintenant je pense que la course peut aussi être une fête et des moments joyeux à partager. Bien sûr, avec le Vendée Globe, on part longtemps. Mais ce n’est pas que du dur et du dramatique. C’est aussi une joie, des moments que l’on va partager ensemble au départ, pendant que je suis en mer et puis au retour. J’essaie de dédramatiser un peu tout cela quand même.


Skippair
: Vous savez déjà ce que vous leur direz au moment de mettre les voiles, le 6 novembre, aux Sables d’Olonne ?

Yann Eliès : « Ne vous inquiétez pas, ça va vite passer au final. » Et puis, de toute façon, je suis toujours rentré, donc il n’y a pas de raison de s’inquiéter.


Skippair
: Votre père, Patrick Eliès, était skipper. Est-ce à lui que vous devez votre passion de la voile ?

Yann Eliès : Oui, c’est un héritage familial, c’est clair. Je dois ma passion à mes parents. Avec mon père et ma mère, nous avons passé énormément de temps en croisière. Je me souviens avoir pas mal traîné mes genoux et mes fonds de culotte sur les pontons des courses de l’Aurore [ancêtre de la Solitaire du Figaro, à laquelle Patrick Eliès a participé à la fin des années 1970, ndlr]. Je suis sûr que ma passion est un héritage qui vient droit de là, mais aussi un peu du grand-père Hervé. Il est quand même celui qui a initié cette passion de la régate dans les années 1960-1970.

 

Skippair : Quel est votre premier souvenir sur un voilier ?

Yann Eliès : J’ai des souvenirs d’enfant, quand j’avais entre trois et cinq ans. On tirait des bords pour remonter la rivière Trieux, de Bréhat à Lézardrieux. On n’était pas en régate, mais on l’était toujours un peu quand on naviguait en famille ! Dès qu’on commençait à hisser les voiles, il fallait gratter les bateaux de devant, les plus gros surtout. Il fallait aller plus vite qu’eux. C’était un peu la compèt’. En fait, quand tu navigues à la voile dans ces coins-là, avec beaucoup de courant, tu as intérêt à tirer les bons bords pour aller d’un point A à un point B, si tu ne veux pas y passer ta journée…

Tant que la ligne d’arrivée n’est pas franchie, il faut se battre. Jusqu’au bout.


Skippair
: Avez-vous une devise de skipper pour définir votre style de navigation ?

Yann Eliès : Tant que la ligne d’arrivée n’est pas franchie, il faut se battre. Jusqu’au bout. Il peut tout se passer. C’est plus un dogme, ou une ligne de conduite de figariste. La Figaro est une course qui se joue au temps. Toutes les secondes, toutes les minutes, comptent. Il faut donc se battre jusqu’à la ligne d’arrivée pour essayer de mettre le moins de temps, même si on n’est pas premier, car tout est possible.


Skippair
: Vous arrive-t-il de prendre la mer pour votre plaisir personnel ?

Yann Eliès : Oui, chaque été, je fais deux à trois semaines de croisière en famille. On se balade entre Hoëdic et les Glénans. Il m’est arrivé, de temps en temps, d’aller naviguer aux Antilles ou aux Seychelles. Je suis allé en Polynésie aussi avec mes parents, parce qu’ils ont fait un tour du monde pendant cinq-six ans. Maintenant j’aimerais bien aller naviguer dans les endroits où il fait un peu plus froid : aller voir le Groenland ou l’Islande, par exemple. J’envie un peu la navigatrice Jeanne Grégoire. Elle a participé à quelques navigations avec des alpinistes. L’idée est d’aller en bateau au pied des montagnes et de gravir des sommets par la mer. Je pense souvent à ma reconversion et je l’imagine la faire dans ces endroits-là justement. Pourquoi ne pas en profiter pour se convertir un peu à la montagne aussi ?! Mais ce serait surtout amener des gens, montagnards ou chercheurs, dans des endroits un peu reculés.


Skippair
: Vous restez visiblement très attaché à la Bretagne. Qu’est-ce qui vous plaît quand vous parcourez cette région en voilier ?

Yann Eliès : J’apprécie la couleur de l’eau, la beauté des îles, la navigation dans le courant et les cailloux, la pêche aussi… Je pêche à pied, en chasse sous-marine, en apnée, à la ligne, à la canne à pêche, etc. On partage cette passion avec les enfants. C’est une bonne occupation dans la journée – essayer de pêcher un ou deux poissons pour le repas du midi ou du soir, que ce soit des maquereaux, des bars, des crabes, des araignées…


Skippair
: A ce sujet, quelle est votre petit plaisir gourmand en mer ?

Yann Eliès : Cette année, les araignées ! Franchement, je n’irais pas jusqu’à dire que je ne m’en lasse pas, mais j’aime bien. J’apprécie aussi le poisson au four, frit, ou alors froid en salade !


Skippair
: Et pendant le Vendée Globe, est-ce possible de se cuisiner ce genre de plats ?

Yann Eliès : Non, pas du tout. On n’a pas le temps de pêcher de toute manière ! Je pense emmener quelques soupes de poisson et des conserves avec maquereaux, thon, sardines ou foie de morue. Mais sinon, on n’a pas le temps de cuisiner de produits frais durant le Vendée Globe.


Skippair
: Parmi tous vos voyages en mer, quelle destination reste aujourd’hui votre favorite ?

Yann Eliès : J’ai été marqué par la Polynésie. J’ai vraiment trouvé cette région magique. Le terrain est infini. C’est un océan. Les îles de Polynésie française sont disséminées sur tout le Pacifique. Et les habitants sont gentils. C’est un peuple d’explorateurs qui a su rester, pour beaucoup, en osmose avec la nature et les territoires, sur lesquels ils vivent. Je sais que c’est un voyage cher et il n’est pas évident d’y aller, mais il faut aller en Polynésie voir comment c’est, au moins une fois dans une vie.


Skippair
: Et à quoi a ressemblé ce séjour en famille dans le Pacifique ?

Yann Eliès : On navigue d’île en île, on se balade, on pêche, on va à la rencontre des rares habitants qui sont là… et on navigue encore, car les distances sont assez grandes entre les différents atolls ! En réalité, j’ai fait deux séjours d’un mois en Polynésie. Nous avons fait une première croisière dans les îles sous le vent de Tahiti, c’est-à-dire entre Papeete et Mopelia. Et une autre fois, j’ai rejoint mes parents directement en avion aux Marquises. On a alors fait une grande partie de cet archipel, puis on est descendu dans les Tuamotu. Il s’agit d’îles coralliennes, plus sauvages et plus plates. Les îles Marquises sont des îles de terriens. Les habitants sont chasseurs ou cultivateurs. A l’inverse, la vie est plus maritime dans l’archipel des Tuamotu. Tout se passe vraiment autour de l’eau et sur le récif corallien.


Skippair
: Quel est votre meilleur souvenir en mer, en dehors des moments de course ?

Yann Eliès : Il y en a une multitude, mais l’image qui me revient en tête serait celle-ci : tu es au mouillage, devant une plage de sable blanc. Les enfants jouent sur la plage, moi à la pêche. Il fait beau. C’est un peu la carte postale typique de mes balades en voilier. C’est tout simple, mais je n’ai pas besoin de grand-chose !


Skippair
: Vous souvenez-vous d’une rencontre marquante que vous auriez faite en mer ?

Yann Eliès : (réfléchit) Je me rappelle être tombé sur un voilier de croisière au large de l’archipel brésilien Fernando de Noronha. On essaie de s’appeler à la radio VHF et je découvre alors qu’il s’agit d’une connaissance à mes parents. Ils s’étaient croisés au cours de l’un de leurs périples autour du monde. Ce sont toujours des rencontres un peu improbables : en plein milieu de l’Atlantique, tu trouves quelqu’un que tu connais presque ! Cela fait de belles rencontres.


Skippair
: Qu’aimeriez-vous dire à ceux qui ne connaissent pas encore bien la voile, pour les convaincre de s’y essayer ?

Yann Eliès : Il faut faire en sorte que la première expérience en mer soit une bonne expérience. Elle doit être bien encadrée, avec tout de suite les bons conseils. Ou bien on peut partir avec un proche en qui on a vraiment confiance, et quelqu’un qui ne va pas gueuler ! En mer, il y a en effet un certain nombre de choses à savoir. Or, on se rend compte que les gens qui crient sur leurs équipiers sont ceux qui ont peur en fait. Il ne faut pas que la première expérience soit celle-là. Il vaut donc mieux être bien encadré et que cette première expérience soit un bon moment, dans lequel on se sent en sécurité. Je conseillerais donc aux personnes intéressées de prendre des cours. Et quoi de mieux que de partir avec l’école de voile Les Glénans ?! En Bretagne, elle est installée, à chaque fois, dans des endroits vraiment sauvages. On peut tout de suite quitter le milieu des ports de plaisance. On se retrouve alors directement dans ce qui fait vraiment la Bretagne et ce que peut être la voile. Et je pense que, quand on sait naviguer dans cette région, on est capable de naviguer quasiment partout ailleurs dans le monde !


Skippair
: Comment définiriez-vous le plaisir de la navigation à la voile ?

Yann Eliès : C’est la liberté ! On est libre en mer. Il n’y a pas d’autres contraintes que celles imposées par la nature et les éléments. C’est à la fois un sentiment de liberté et un sentiment de rigueur aussi. On sent qu’il faut être rigoureux dans la préparation de sa navigation. Une fois que l’on maîtrise la situation et les éléments, c’est un sentiment de liberté absolue. On a vraiment l’impression d’être seul au monde.


Skippair
: Mais cela ne vous fait pas peur justement de vous retrouver seul ?!

Yann Eliès : Non, au contraire. Quand on se retrouve à être l’unique bateau au mouillage aux Glénans, on a l’impression d’être les seuls à disposer de cette plage-là ou de cet endroit-là. C’est vraiment beaucoup de plaisir et de satisfaction.

 

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